Honte et culpabilité : émotions sociales régulatrices ou freins invisibles ?

14 février 2026

La honte et la culpabilité sont des émotions dites « secondaires » ou « sociales ». Elles ne signalent pas un danger immédiat comme la peur, ni une atteinte aux limites comme la colère, ni une perte comme la tristesse.

Elles émergent dans le lien à l’autre, au regard social, aux normes intériorisées. Lorsqu’elles jouent leur rôle régulateur, elles favorisent l’ajustement relationnel. Lorsqu’elles deviennent chroniques ou diffuses, elles peuvent profondément entraver la vitalité psychique et émotionnelle.


Comprendre leur fonction permet de mieux saisir pourquoi certaines tristesses semblent interminables et résistantes au temps.

La culpabilité : réguler ses actes


La culpabilité apparaît lorsque l’on perçoit avoir transgressé une règle morale, blessé autrui ou manqué à une valeur importante. Dans sa forme saine, elle joue un rôle essentiel :

  • elle permet la reconnaissance d’un acte,
  • elle soutient la réparation,
  • elle favorise la responsabilité et la maturation psychique.


Dans cette perspective, la culpabilité est liée à ce que l’on a fait, et non à ce que l’on est.

Les travaux psychanalytiques de Sigmund Freud décrivent la culpabilité comme une émotion structurante du lien social, permettant l’intégration des interdits et des règles de coexistence.



Quand la culpabilité devient excessive ou diffuse


La culpabilité devient problématique lorsqu’elle :

  • n’est plus liée à un acte réel,
  • s’installe comme un état permanent,
  • empêche l’accès à la colère ou à la tristesse,
  • nourrit un sentiment d’auto-accusation chronique.


Dans ces cas, la personne peut se sentir responsable de ce qu’elle a subi (négligence, abandon, séparation), ce qui empêche la reconnaissance de la perte ou de l’injustice vécue.



La honte : réguler l’appartenance


La honte est distincte de la culpabilité. Elle ne concerne pas un comportement, mais l’identité. Elle apparaît lorsque le sentiment d’appartenance est menacé.


👉La honte saine :


  • signale un risque de rejet,
  • soutient l’ajustement aux codes sociaux,
  • favorise la cohésion du groupe.


Cependant, la honte agit souvent de manière silencieuse et profonde.

Le psychiatre et psychanalyste Donald Winnicott a montré combien l’environnement précoce joue un rôle déterminant dans la construction du sentiment de valeur personnelle.



👉La honte chronique : « quelque chose ne va pas avec moi »


La honte devient pathologique lorsqu’elle n’est plus circonstancielle mais identitaire. Elle peut alors se traduire par :


  • un sentiment de non-valeur,
  • l’impression d’être fondamentalement « non aimable »,
  • une difficulté à recevoir ou demander du soutien,
  • un retrait émotionnel ou relationnel.


Contrairement à la culpabilité (« j’ai mal agi »), la honte dit : 

« Je suis le problème. »



Honte, culpabilité et tristesse persistante


De nombreuses approches cliniques montrent que la tristesse qui semble « interminable »  peut être entretenue par :


  • une culpabilité inconsciente (se sentir responsable de ne pas avoir été aimé),
  • une honte profonde (se percevoir comme indigne d’amour ou de soin),
  • une impossibilité à accéder à la colère légitime face à la négligence ou à la séparation.


Le psychanalyste André Green a décrit ces états où l’affect ne circule plus, laissant place à une souffrance silencieuse, sans forme ni mouvement.

Dans ces configurations, la tristesse n’est pas seulement liée à la perte, mais à l’impossibilité de reconnaître :

  • ce qui n’a pas été donné,
  • ce qui aurait dû être là,
  • l’injustice de certaines absences.



Restaurer la fonction régulatrice de la honte et de la culpabilité


Un travail d’intégration émotionnelle consiste à :

  • différencier culpabilité réelle et culpabilité introjectée,
  • identifier les messages de honte hérités du regard de l’autre,
  • redonner à la colère sa place de protection,
  • permettre à la tristesse de se transformer une fois la perte reconnue.


Lorsque la honte et la culpabilité retrouvent leur fonction régulatrice — et non identitaire —, elles cessent d’alimenter la tristesse chronique et laissent place à une réorganisation émotionnelle plus vivante.



Conclusion


La honte et la culpabilité ne sont pas des émotions à éliminer. Elles deviennent problématiques lorsqu’elles se figent et colonisent l’identité. Comprendre leur rôle permet de mieux saisir pourquoi certaines souffrances affectives persistent malgré le temps. Ce n’est pas l’émotion qui enferme, mais l’impossibilité de la reconnaître, de la différencier et de la traverser.


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