Réhabiliter les émotions : de la survie à la régulation
Jugées inacceptables, excessives ou dangereuses, les émotions dites négatives de colère, peur et tristesse font pourtant partie de l’expérience humaine. Elles ne sont ni des faiblesses à corriger ni des débordements à maîtriser, mais des processus de régulation essentiels, au service de la survie, de l’adaptation et de la relation.

Les émotions font partie intégrante de l’expérience humaine. Elles ne sont ni des faiblesses à corriger ni des débordements à maîtriser, mais des processus de régulation essentiels, au service de la survie, de l’adaptation et de la relation. Pourtant, dans de nombreux contextes éducatifs, sociaux ou culturels, certaines émotions ont été jugées inacceptables, excessives ou dangereuses — conduisant à leur répression plutôt qu’à leur compréhension.
Les travaux de Paul Ekman ont mis en évidence l’existence d’émotions fondamentales universelles — parmi lesquelles la colère, la peur et la tristesse — chacune associée à une fonction biologique et relationnelle précise. Ces émotions ne sont pas pathologiques en elles-mêmes. Ce qui peut devenir source de souffrance, voire de maladie, c’est leur blocage, leur chronicité ou leur détournement.
Cette série d’articles propose de revisiter les émotions non pas comme des états à éliminer, mais comme des messages à décoder. Lorsqu’elles circulent librement, les émotions participent à l’équilibre psychique et corporel. Lorsqu’elles sont étouffées, niées ou figées, elles peuvent s’inscrire dans le corps, le comportement ou les relations, sous forme de stress chronique, de troubles psychosomatiques ou de schémas relationnels répétitifs.
Trois émotions fondamentales, trois fonctions vitales
Chaque émotion remplit une fonction spécifique :
- La colère protège les limites et soutient l’affirmation de soi.
- La peur alerte face au danger et protège la vie.
- La tristesse permet l’intégration de la perte et du changement.
Ces émotions deviennent problématiques non pas parce qu’elles existent, mais lorsqu’elles ne peuvent pas être ressenties, nommées ou exprimées de manière ajustée. Une colère réprimée peut se transformer en ressentiment ou en somatisation. Une peur chronique peut maintenir le corps dans un état de stress permanent. Un chagrin qui ne s’apaise pas peut masquer une colère non reconnue ou une perte non symbolisée.
Les recherches sur le stress de Hans Selye montrent que l’activation prolongée des mécanismes d’alerte, sans résolution émotionnelle, peut avoir des effets délétères sur la santé globale. De même, les théories de l’attachement développées par John Bowlby soulignent combien la régulation émotionnelle est indissociable de la sécurité relationnelle.
Vers une écologie émotionnelle
L’intention de cette série n’est pas d’apprendre à « gérer » ou « contrôler » les émotions, mais de favoriser une écologie émotionnelle :
- reconnaître les émotions comme légitimes,
- comprendre leur fonction,
- différencier émotion passagère et état chronique,
- restaurer leur capacité à circuler.
Dans les prochains articles, nous explorerons successivement :
- la colère saine et la colère réprimée,
- la peur protectrice et la peur chronique,
- la tristesse intégratrice et le chagrin figé.
Dans un second temps, cette réflexion pourra s’élargir à des émotions plus complexes comme la honte et la culpabilité, souvent liées à l’identité, au regard de l’autre et aux normes intériorisées, et dont l’impact sur la santé psychique et relationnelle est majeur.
Accueillir les émotions, ce n’est pas s’y perdre. C’est leur redonner leur juste place : celle de messagères du vivant, au service de l’équilibre intérieur et de relations plus justes.
